Déguerpissements, foncier, urbanisme, zones à risques, espaces publics : depuis l’arrivée de Cissé Bacongo à la tête du District autonome d’Abidjan, plusieurs opérations ont ravivé une question institutionnelle majeure : qui décide, qui exécute et qui répond devant les populations ?
- Gesco
- Boribana
- Port-Bouët
- Vridi 3
Quatre noms, quatre épisodes, une même question.
Qui a le pouvoir de transformer Abidjan ?
Depuis 2024, les opérations de déguerpissement, les projets d’aménagement et la lutte contre le désordre urbain ont placé le District autonome d’Abidjan et plusieurs mairies face à leurs responsabilités respectives.
Derrière les bulldozers, la véritable bataille se joue dans les textes de loi, les décisions administratives, les titres fonciers et les rapports entre institutions.
OuvertureÀ l’aube, les bulldozers
À Abidjan, certaines décisions administratives ont une bande-son.
Le métal contre le béton.
Les cris d’une famille qui rassemble ses affaires.
Puis le silence.
Le 2 juin 2026, à Vridi 3, dans la commune de Port-Bouët, le quartier dit « Zimbabwe » est investi par les engins du District autonome d’Abidjan.
Le District présente l’opération comme une intervention annoncée et destinée à traiter une situation relevant de sa politique d’ordre urbain.
Des habitants affirment avoir été surpris par la brutalité de l’intervention. La mairie de Port-Bouët, elle, conteste les conditions de l’opération et affirme ne pas avoir été suffisamment associée.
Deux récits pour une même scène. Et derrière les gravats, une question :
Qui avait le pouvoir de décider ?
Chapitre IBacongo et l’ambition métropolitaine
Fin 2023, Cissé Ibrahim Bacongo prend la tête du District autonome d’Abidjan.
Son projet est vaste : agir contre l’insalubrité, le désordre urbain, les occupations d’emprises, les risques naturels et les dysfonctionnements liés à l’expansion rapide de la métropole.
Cette ambition suppose de penser Abidjan autrement que commune par commune. Mais les communes ne sont pas de simples subdivisions administratives. Elles disposent de leurs propres institutions, de leurs services et de compétences définies par la loi.
C’est là que commence la friction.
Chapitre IIGesco, le premier signal
Janvier 2024, Yopougon-Gesco. Des constructions sont démolies dans le cadre d’une opération liée aux emprises et aux risques identifiés dans le secteur.
Le maire Adama Bictogo réagit publiquement. Le 29 janvier, il déclare : « Je refuse que tout engin rentre à Yopougon sans mon autorisation. »
La formule résume le rapport de force qui s’installe. Le District affirme agir dans le cadre de ses missions métropolitaines. La mairie rappelle, elle, ses responsabilités sur son territoire.
Quelques jours plus tard, le ton change. Le 1er février, Bacongo et Bictogo se rencontrent à Yopougon et conviennent de renforcer le dialogue.
Le conflit révèle alors son véritable objet : non pas seulement la nécessité d’agir, mais la manière, le calendrier et l’autorité appelée à conduire l’action.
Chapitre IIIBoribana : le moment où le bâti devient une question sociale
À Attécoubé, Boribana ajoute une autre dimension au dossier. Les habitants demandent des garanties avant leur départ : un toit, une solution de relogement, un accompagnement.
La question n’est plus seulement celle de la restructuration d’un quartier. Elle devient celle du devenir de ses habitants.
Le 13 mars 2024, le gouvernement annonce un dispositif d’accompagnement pour les populations affectées par les opérations de Gesco et Boribana.
| Mesure | Détail annoncé |
|---|---|
| Aide par ménage | 250 000 FCFA |
| Montant global | 697 millions de FCFA |
| Propriétaires | Mesures concernant certains propriétaires disposant de titres fonciers |
| Recasement | Dispositifs de recasement annoncés |
| Suivi | Cellule spécifique chargée du suivi des opérations, de la prise en charge et du relogement |
Source : annonces gouvernementales de mars 2024.
Le déguerpissement cesse alors d’être une simple opération administrative.
Le District n’est pas une simple préfecture
La loi n°2014-453 du 5 août 2014 définit le District autonome d’Abidjan comme « une entité territoriale particulière dotée de la personnalité morale et de l’autonomie financière ». Elle précise qu’il regroupe les communes et sous-préfectures du département d’Abidjan.
Le District dispose notamment de compétences en matière d’aménagement du territoire, d’environnement et de lutte contre les effets de l’urbanisation.
Mais la même loi rappelle que l’exercice de ses compétences doit respecter l’intégrité territoriale, l’autonomie et les attributions des autres collectivités territoriales.
C’est le point juridique central du dossier. Le District possède des compétences métropolitaines. Les communes conservent les leurs. Le chevauchement doit donc être examiné opération par opération.
Chapitre IVDeux niveaux de pouvoir
| Le District | Les mairies |
|---|---|
|
|
Le problème vient de la superposition des territoires et, parfois, des compétences.
Chapitre VLe foncier, le mot qui change tout
Dans presque chaque conflit, une question finit par apparaître :
À qui appartient le terrain ?
Le territoire d’une commune n’est pas synonyme de propriété communale. Une parcelle peut relever du domaine de l’État, d’une autre personne publique, d’une emprise routière ou d’un régime foncier particulier. De même, l’ancienneté d’une occupation ne suffit pas, à elle seule, à établir un droit de propriété.
Chaque opération doit être replacée dans son contexte juridique
- Le statut du terrain
- La nature de l’emprise
- L’autorité compétente
- La décision administrative
- La procédure applicable
Sans cette vérification, le débat politique risque de simplifier à l’excès des situations foncières complexes.
Chapitre VIPort-Bouët, le dossier qui cristallise les tensions
À Port-Bouët, le désaccord prend une autre ampleur. Après les tensions autour de l’Abattoir, le dossier Vridi 3 relance le débat.
| Acteur | Version exprimée |
|---|---|
| Le District | L’opération avait été précédée de campagnes de sensibilisation et relève de sa politique d’ordre urbain. |
| Habitants et témoins | Une intervention brutale, et la précipitation des habitants pour récupérer leurs biens. |
| La mairie de Port-Bouët | Elle affirme ne pas avoir été suffisamment associée et fait valoir les conséquences du déplacement des populations. |
Lorsque les versions divergent, elles sont présentées séparément.
Le désaccord dépasse donc désormais le seul sort des habitants.
Quatre pièces pour comprendre
- La loi portant statut du District. Elle définit les compétences du District et rappelle le respect des attributions des autres collectivités.
- Les décisions gouvernementales de mars 2024. Elles documentent l’accompagnement prévu pour les populations de Gesco et Boribana.
- Les comptes rendus du District. En février 2024, Bacongo insiste lui-même sur la collaboration avec les maires et sur la nécessité d’un dialogue.
- Les réactions de Port-Bouët. Elles montrent que la question de la concertation demeure conflictuelle en 2026.
Pris ensemble, ces documents décrivent moins une guerre personnelle qu’un problème de gouvernance.
Chapitre VIIDétruire, mais pour reconstruire
La justification du District repose sur une logique simple : certaines zones doivent être libérées pour des raisons de sécurité, d’aménagement ou d’ordre urbain, puis faire l’objet d’une nouvelle organisation.
En 2024, le District met notamment en avant des projets de recasement à Port-Bouët. Le gouvernement annonce parallèlement un dispositif spécifique de suivi des opérations et de relogement. À Adonkoi 1, il annonce en novembre 2024 un site d’environ 3 000 lots destiné notamment à accueillir des populations déplacées de Gesco et Boribana.
La logique affichée est donc :
Mais entre le premier bulldozer et le dernier logement se trouve la période la plus fragile :
celle de la transition.
Chapitre VIIILes 176 sites : une nuance essentielle
En février 2024, le District présente aux maires une liste de 176 sites identifiés dans le cadre de la gestion des risques. Bacongo précise alors que cette liste ne signifie pas que 176 quartiers doivent être rasés.
L’objectif, selon sa présentation, est d’identifier les causes du risque et de traiter celles qui peuvent l’être, plutôt que de considérer automatiquement chaque quartier comme condamné à disparaître. Cette nuance est importante. Une zone à risque peut nécessiter :
- des travaux d’assainissement ;
- une évacuation ciblée ;
- une infrastructure de protection ;
- une modification des constructions ;
- un déplacement partiel ;
- ou, lorsque le risque ne peut être supprimé, une évacuation plus large.
Chapitre IXLe paradoxe de la transformation
Plus le District veut agir rapidement, plus il rencontre les autres acteurs de la ville.
- Une opération de déguerpissement pose la question du relogement.
- Un projet d’aménagement pose celle du foncier.
- Une intervention sur l’espace public pose celle de la compétence.
- Une opération dans une commune pose celle de la concertation.
C’est le paradoxe de la gouvernance métropolitaine :
vouloir agir à l’échelle d’Abidjan tout en intervenant dans des territoires administrés au quotidien par les communes.
Chapitre XLa concertation à l’épreuve du terrain
En février 2024, District et maires conviennent de renforcer le dialogue. Le District affirme alors vouloir associer les maires aux opérations ; les élus municipaux demandent un cadre permanent de concertation.
L’enjeu est clair : éviter que deux administrations publiques découvrent une même opération au moment où les machines arrivent.
Les événements de Port-Bouët montrent cependant que la concertation ne se mesure pas seulement aux déclarations officielles, mais à la manière dont les décisions sont effectivement préparées et conduites.
Chapitre XILe coût humain
Une ville ne se transforme jamais sans déplacer quelque chose. Mais ce quelque chose peut être un logement, une boutique, un atelier, une activité familiale ou un quartier entier.
À Gesco et Boribana, l’État a reconnu la nécessité d’un accompagnement spécifique et engagé des mécanismes de soutien et de recasement. La question demeure la même pour chaque opération :
Que devient la population après le départ ?
C’est là que se mesure une grande partie de l’efficacité réelle d’une politique de déguerpissement.
Chapitre XIILa question décisive : qui est compétent ?
La réponse varie selon chaque dossier. C’est précisément pourquoi le débat ne peut être réduit à la question de savoir qui, du District ou de la mairie, serait « le plus fort ». La question utile est plus précise :
| Lieu | Enjeu |
|---|---|
| Yopougon · Gesco | Risques, emprises, déguerpissement, concertation |
| Attécoubé · Boribana | Risque, déplacement et relogement |
| Port-Bouët · Abattoir | Foncier, domaine, activités économiques et aménagement |
| Port-Bouët · Vridi 3 / Zimbabwe | Déguerpissement, concertation et conséquences sociales |
Les dates du dossier
- Fin décembre 2023Cissé Ibrahim Bacongo prend ses fonctions de ministre-gouverneur du District autonome d’Abidjan.
- Janvier 2024Le dossier Boribana prend de l’ampleur ; les habitants demandent des garanties avant leur départ.
- 29 janvier 2024Adama Bictogo affirme qu’il refuse l’entrée d’engins à Yopougon sans son autorisation.
- 1er février 2024Bacongo et Bictogo se rencontrent et conviennent de renforcer la concertation.
- 28 février 2024Le District réunit les maires et présente notamment la problématique des zones à risques et des 176 sites.
- 13 mars 2024Le gouvernement annonce un dispositif d’accompagnement pour Gesco et Boribana, dont une aide de 250 000 FCFA par ménage.
- Novembre 2024Un site d’environ 3 000 lots est annoncé à Adonkoi 1 pour accueillir notamment des populations déplacées de Gesco et Boribana.
- 2 juin 2026Le quartier Vridi 3, dit « Zimbabwe », fait l’objet d’une opération de déguerpissement.
- Juin 2026La mairie de Port-Bouët conteste les conditions de l’opération et affirme ne pas avoir été suffisamment associée.
- Juillet 2026Des conseillers municipaux apportent leur soutien à des agents de la mairie affectés par les opérations.
Deux phrasesUn rapport de force
Deux formulations. Une même métropole.
AnalyseAu-delà de Bacongo et des maires
Personnaliser entièrement cette histoire serait passer à côté de l’essentiel. Le problème est institutionnel.
Abidjan est devenue une métropole dont les problèmes (mobilité, foncier, urbanisme, risques, infrastructures) dépassent souvent les frontières d’une seule commune. Mais les habitants continuent de vivre dans des communes administrées par des maires et des conseils municipaux.
Le District porte la vision métropolitaine. Les communes assurent la proximité. L’État intervient dans l’arbitrage et dans les domaines relevant de ses compétences.
PerspectivesL’après-bulldozer
À quoi ressemblera Abidjan dans dix ans ?
- Des quartiers restructurés ?
- Des zones à risques mieux maîtrisées ?
- Des populations durablement relogées ?
- Une coordination plus efficace entre District et communes ?
Les réponses restent ouvertes. Mais la transformation de la métropole ne sera pas seulement une affaire de béton. Elle sera aussi une affaire de droit, de méthode et de confiance institutionnelle.
ÉpilogueLa règle du jeu
À l’aube, les bulldozers font beaucoup de bruit. Les textes de loi, beaucoup moins. Pourtant, c’est dans les textes, les décisions administratives et les documents fonciers que se trouvent les réponses essentielles.
À Abidjan, la véritable bataille n’est peut-être donc pas celle des hommes.
Une métropole moderne ne se construit pas seulement avec des routes, des logements et des ouvrages d’assainissement. Elle se construit aussi lorsque la puissance publique sait expliquer pourquoi elle agit, démontrer qu’elle en a le droit, protéger les populations affectées et rendre compte de ses décisions.
La prochaine bataille pourrait ainsi se jouer loin des bulldozers : dans un arrêté, un titre foncier, une délibération, une décision de justice, ou quelques lignes de loi. C’est là que se dessinera, en grande partie, le futur équilibre des pouvoirs à Abidjan.
Les pièces du dossier
Ce dossier distingue les faits documentés, les positions officielles et les déclarations des différentes parties. Lorsque des versions divergent, elles sont présentées séparément. Les conclusions sont limitées aux éléments établis par les documents disponibles.

































































