La Côte d’Ivoire et la République des Lettres africaines pleurent l’une de leurs consciences les plus lucides. Poétesse, philosophe, romancière et essayiste, Tanella Boni s’est éteinte le 15 septembre 2026 à Toulouse, à l’âge de 72 ans, laissant derrière elle une œuvre immense, façonnée par l’exigence de la pensée et la beauté du mot juste.
En bref
- Tanella Boni est décédée le mardi 15 septembre 2026 à Toulouse, en France. Sa disparition a été annoncée par le ministère ivoirien de la Culture et de la Francophonie.
- Ses obsèques sont prévues le lundi 21 septembre 2026, à Toulouse.
- Professeure titulaire de philosophie à l’Université de Cocody, elle était aussi poétesse, romancière, essayiste et autrice pour la jeunesse.
- Sa dernière grande distinction : le Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine, reçu en 2025 au Maroc.
Née à Abidjan le 20 mai 1954, Tanella Boni incarnait une figure rare d’intellectuelle engagée, alliant la rigueur académique de la philosophie à la sensibilité vibrante de la poésie. Après l’école primaire et le collège dans le nord du pays, puis le lycée à Abidjan, elle poursuit ses études supérieures à Toulouse, puis à Paris, à la Sorbonne (Paris IV). Elle y obtient un doctorat de troisième cycle en philosophie en 1979, avec une thèse consacrée à Platon et Aristote, puis un doctorat d’État en 1987 sur « L’idée de vie chez Aristote ».
De retour en Côte d’Ivoire, elle dirige le département de philosophie de l’Université de Cocody de 1982 à 1984, avant d’assurer la rédaction en chef des Annales de Lettres de 1986 à 1993. Professeure titulaire à l’Université de Cocody, aujourd’hui Université Félix Houphouët-Boigny, elle a formé pendant de nombreuses années des générations d’étudiants à l’exercice du doute critique et au sens de l’humanisme.
Tanella Boni en un coup d’œil
- NaissanceAbidjan, 20 mai 1954
- DécèsToulouse, 15 septembre 2026
- FormationDoctorat de troisième cycle (1979) puis doctorat d’État (1987) en philosophie, Université Paris IV
- EnseignementProfesseure titulaire de philosophie à l’Université de Cocody
- EngagementPrésidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI), de 1991 à 1997
- GenresPoésie, roman, essai, nouvelle, littérature de jeunesse
Penser le monde depuis l’Afrique
Dans ses essais, notamment Que vivent les femmes d’Afrique ?, Tanella Boni refusait les catégories étriquées. Elle y dressait un tableau contrasté des Africaines, prêtes à prendre leurs responsabilités jusque dans l’économie et la politique. Elle interrogeait plus largement la place de la femme, les responsabilités de la cité, la dignité humaine et le rôle de l’artiste face aux crises politiques et sociales du continent.
Sa réflexion s’articulait autour de la dignité humaine et de la reconnaissance de l’autre. S’inspirant du concept de « capabilités » de la philosophe américaine Martha Nussbaum, elle défendait l’idée que chaque individu doit disposer des conditions politiques et sociales nécessaires pour s’accomplir. Refusant de réduire la philosophie à l’exégèse des textes occidentaux, elle plaidait pour une pensée ancrée dans les réalités africaines, mobilisant des notions comme l’Akwaba ivoirien ou la Teranga sénégalaise pour penser le vivre-ensemble.
Engagée pour un dialogue à armes égales entre l’Afrique et le reste du monde, elle dénonçait la marginalisation des intellectuelles africaines et rappelait volontiers l’apport de figures longtemps restées dans l’ombre, comme les sœurs Nardal, Suzanne Césaire ou Christiane Diop.
Son rayonnement dépassait largement les frontières ivoiriennes. Élue au comité directeur de la Fédération internationale des sociétés de philosophie en 2008, elle en devient vice-présidente en 2013. En 2016, elle co-organise à Abidjan le colloque international « Politiques de la dignité ». En janvier et février 2025, elle était encore accueillie comme Fellow par le centre GloPhi de l’Université de Hildesheim, en Allemagne, où elle donnait une conférence sur les frontières entre philosophie et poésie.
La poésie comme refuge et résistance
Si ses essais imposaient le respect par leur rigueur, c’est par sa poésie que Tanella Boni touchait au cœur. De Labyrinthe (1984) à Insoutenable frontière (2022), en passant par Chaque jour l’espérance, Gorée île baobab ou Là où il fait si clair en moi, ses recueils témoignaient d’une voix poétique d’une grande sobriété, dépouillée d’effets faciles mais chargée d’une profonde intensité émotionnelle.
Sa plume savait dire la blessure de la guerre, le déracinement, mais aussi la beauté tenace du quotidien, la solidarité des femmes et la force de l’espoir. Les violences et les conflits, notamment au Rwanda, ont profondément marqué le recueil Il n’y a pas de parole heureuse (1997). Plus tard, Là où il fait si clair en moi (2017) interrogeait ce que l’on peut encore faire et dire lorsqu’on a connu la guerre et l’exil.
Romancière, elle s’impose dès 1990 avec Une vie de crabe, puis avec Les Baigneurs du lac Rose (1995) et surtout Matins de couvre-feu (2005), couronné par le Prix Ahmadou-Kourouma et réédité en 2022 pour les vingt ans du début de la rébellion ivoirienne. Elle écrivait aussi pour la jeunesse, notamment Miriam Makeba, une voix pour la liberté (2009).
| Année | Titre | Genre |
|---|---|---|
| 1984 | Labyrinthe | Poésie |
| 1990 | Une vie de crabe | Roman |
| 1993 | Grains de sable | Poésie |
| 1995 | Les Baigneurs du lac Rose | Roman |
| 1997 | Il n’y a pas de parole heureuse | Poésie |
| 2002 | Chaque jour l’espérance | Poésie |
| 2005 | Matins de couvre-feu | Roman (Prix Ahmadou-Kourouma) |
| 2006 | Les nègres n’iront jamais au paradis | Roman |
| 2008 | Que vivent les femmes d’Afrique ? (rééd. Karthala, 2011) | Essai |
| 2010 | La diversité du monde | Essai |
| 2017 | Là où il fait si clair en moi | Poésie (Prix Théophile-Gautier, 2018) |
| 2022 | Insoutenable frontière | Poésie |
| 2023 | Sans parole ni poignée de main (éditions Nimba) | Roman |
| 2023 | Elle, parmi ses souvenirs (La Case des lucioles) | Fragments |
Sélection non exhaustive. Son œuvre compte également d’autres recueils, des nouvelles, des livres pour la jeunesse et de nombreux articles.
Une œuvre couronnée
- 1997Prix de la recherche en sciences humaines de l’Université de Côte d’Ivoire
- 2005Prix Ahmadou-Kourouma pour Matins de couvre-feu
- 2009Prix international de poésie Antonio Viccaro
- 2016Membre de l’Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et des diasporas africaines (ASCAD)
- 2018Prix Théophile-Gautier de l’Académie française pour Là où il fait si clair en moi
- 2024Investiture à l’Académie du Royaume du Maroc
- 2025Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine, décerné à Asilah (Maroc)
Elle était également Chevalier de l’Ordre du Mérite culturel de Côte d’Ivoire.
L’héritage d’une pionnière
Présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI) de 1991 à 1997, organisatrice du Festival international de poésie d’Abidjan et figure incontournable des rencontres littéraires internationales, Tanella Boni a ouvert des voies décisives pour la littérature féminine francophone. Elle a démontré qu’une femme africaine pouvait prendre la parole dans l’espace public avec l’autorité du savoir et la grâce de la poésie, sans jamais céder à la facilité.
En mai 2023, elle avait été l’invitée d’honneur du Salon international du livre d’Abidjan, où toute la famille du livre ivoirien lui avait rendu hommage. Son initiative Poeticales, soutenue chaque année par le ministère de la Culture, a tenu sa dernière édition le 29 janvier 2026. Dans son communiqué, le ministère souligne qu’elle « laisse à la postérité une œuvre littéraire dense et originale ».
Aujourd’hui, Abidjan salue la mémoire d’une grande dame dont les mots continueront de résonner longtemps dans nos mémoires et nos bibliothèques. Tanella Boni est partie, mais sa pensée demeure une boussole pour les générations à venir.
Poétesse, philosophe, romancière et essayiste
Obsèques : lundi 21 septembre 2026, à Toulouse
Sources : communiqué du ministère de la Culture et de la Francophonie relayé par la presse ivoirienne, Pulse Côte d’Ivoire, NordSud, ASCAD, Africultures, Printemps des Poètes, Université de Hildesheim (GloPhi).

































































