Derrière le créateur de Variétoscope se cachait l’architecte d’une idée autrement plus ambitieuse : faire de la télévision le premier grand réseau social culturel des Ivoiriens. Sa disparition pose une question essentielle : qui fabrique encore notre mémoire collective ?
PAR LA RÉDACTION D’ABIDJANMAG
Il y a des hommes dont la mort nous rappelle notre jeunesse. Et d’autres dont la disparition nous oblige à regarder ce que notre pays est devenu. Georges Taï Benson appartenait aux deux catégories.
Décédé le vendredi 25 septembre 2026 à Abidjan, à l’âge de 80 ans, l’ancien animateur vedette de la Radiodiffusion télévision ivoirienne laisse derrière lui une carrière commencée en décembre 1965, à une époque où la télévision nationale était elle-même une jeune institution.
Depuis l’annonce de sa mort, les hommages se succèdent. On célèbre le père de Variétoscope, le producteur, le découvreur de talents, le grand monsieur de la télévision ivoirienne. On ressort les photographies d’époque et les souvenirs d’une télévision qui savait réunir les familles.
Mais ces hommages ne disent pas tout.
Car Georges Taï Benson avait accompli quelque chose de beaucoup plus profond : à travers un écran, il avait contribué à construire un espace dans lequel les Ivoiriens pouvaient se découvrir, se reconnaître et, surtout, se regarder avec fierté.
Bien avant Facebook, TikTok et YouTube, il avait compris que la véritable puissance d’un média ne résidait pas uniquement dans le nombre de personnes qui le regardent, mais dans sa capacité à leur donner le sentiment d’appartenir à une même communauté.
Une nation qui apprenait à se regarder
Pour comprendre l’importance de Georges Taï Benson, il faut revenir à la Côte d’Ivoire des premières décennies de l’indépendance.
Abidjan grandissait. Treichville, Adjamé, Abobo et les quartiers de la capitale économique accueillaient des populations venues de toutes les régions du pays. Les langues, les rythmes, les traditions et les aspirations se rencontraient dans une société en pleine transformation.
La télévision publique avait alors une responsabilité qui dépassait largement l’information et le divertissement. Elle participait à la construction d’un imaginaire national.
Que savait un enfant d’Abidjan des danses du pays sénoufo ? Quelles occasions avait une famille de Bouaké de découvrir les expressions artistiques du Sud-Ouest ? Comment les traditions locales pouvaient-elles trouver leur place dans une société urbaine attirée par les modèles culturels occidentaux ?
C’est dans ce contexte que le travail de Georges Taï Benson prend toute sa dimension.
Avec des émissions comme Rythme et tradition, puis Variétoscope, il a participé à l’installation des expressions populaires ivoiriennes au cœur du paysage audiovisuel national.
La télévision ne se contentait plus de montrer le pays. Elle lui offrait un lieu de rencontre.
Avant que les Ivoiriens ne partagent des vidéos, ils partageaient un écran.
Variétoscope, notre premier réseau social
Aujourd’hui, il suffit d’un téléphone pour qu’un jeune danseur de Yopougon montre son talent à des millions de personnes. Un chanteur inconnu peut publier une vidéo depuis son quartier et espérer conquérir le monde.
Mais avant cette révolution numérique, il fallait franchir les portes d’une institution, accéder à un plateau et convaincre ceux qui détenaient les moyens de diffusion.
Georges Taï Benson faisait partie de ceux qui ouvraient ces portes.
Variétoscope possédait, sous une forme télévisuelle, plusieurs des mécanismes qui feront plus tard le succès des plateformes numériques : la découverte de talents, la reconnaissance publique, la circulation des tendances et la constitution de communautés autour de la musique et de la danse.
À une différence fondamentale près.
Là où les réseaux sociaux d’aujourd’hui fragmentent souvent leurs publics en communautés d’intérêts, la télévision de cette époque rassemblait simultanément des spectateurs d’origines, de générations et de milieux sociaux différents.
Le succès d’un artiste n’était pas seulement mesuré par des vues. Il entrait dans les conversations familiales, les cours d’école, les maquis et les discussions de quartier.
Une prestation télévisée pouvait devenir un événement national.
Georges Taï Benson n’avait évidemment pas inventé les réseaux sociaux. Mais il avait participé à la création d’une infrastructure de visibilité et de reconnaissance dont les mécanismes préfiguraient, à bien des égards, notre culture numérique actuelle.
LE REGARD D’ABIDJANMAG
Le premier algorithme était humain
Avant que les plateformes numériques ne recommandent des contenus, des producteurs et des animateurs décidaient quels artistes méritaient d’être découverts. Cette sélection était imparfaite, mais elle pouvait offrir à un talent local une visibilité nationale et transformer durablement sa carrière.
Le pouvoir de décider qui mérite d’être vu
L’un des aspects les plus fascinants de la carrière de Georges Taï Benson est peut-être aussi le moins interrogé : son pouvoir de prescription culturelle.
En 1979, il rencontre Bob Marley à Miami. Quelques années plus tard, il participe à l’émergence d’Alpha Blondy, dont il produit le premier album. Son parcours croise également ceux de Chantal Taïba et de nombreuses autres figures de la scène ivoirienne.
Ces épisodes racontent autre chose que le flair d’un producteur. Ils illustrent le rôle essentiel de ces intermédiaires culturels qui permettent à un artiste de passer de l’anonymat à la reconnaissance publique.
À une époque où l’accès aux médias était limité, un passage à la télévision pouvait changer une carrière. Être invité sur un plateau, être entendu par un producteur ou être présenté au public constituait une forme de consécration.
Ce pouvoir comportait évidemment ses limites. Une télévision nationale ne pouvait pas représenter toute la diversité culturelle d’un pays. Ses choix éditoriaux déterminaient aussi les artistes et les expressions qui demeuraient invisibles.
Mais Benson avait compris une chose essentielle : le talent ne suffit pas. Encore faut-il lui offrir une scène.
« Le talent ne suffit pas. Encore faut-il lui offrir une scène. »
Quand Abidjan avait rendez-vous avec elle-même
Il est difficile d’expliquer aux générations nées avec Internet ce que représentait une émission de télévision dans la Côte d’Ivoire des années 1970, 1980 et 1990.
À cette époque, regarder la télévision était souvent une activité collective. On se retrouvait en famille, parfois entre voisins. On commentait les prestations. On reconnaissait une danse, une tenue traditionnelle, un accent, un visage familier.
La télévision entrait dans la vie quotidienne et les programmes devenaient des références communes.
Georges Taï Benson appartenait à cette génération d’animateurs dont la présence dépassait le cadre professionnel. Ils n’étaient pas simplement des personnalités médiatiques. Ils faisaient partie des habitudes du pays.
Les Ivoiriens disposent aujourd’hui d’une offre audiovisuelle incomparablement plus vaste. Les chaînes privées se sont développées, les plateformes numériques ont multiplié les possibilités de création et la musique ivoirienne voyage bien au-delà des frontières nationales.
Mais cette abondance s’accompagne d’une fragmentation des publics.
On peut désormais être immensément populaire auprès d’une génération et pratiquement inconnu de la précédente.
La génération TikTok connaît-elle ceux qui ont inventé sa scène ?
C’est ici que la disparition de Benson prend une dimension particulièrement actuelle.
La Côte d’Ivoire possède aujourd’hui une industrie musicale dynamique. Le coupé-décalé, le zouglou, le rap ivoire et les nouvelles scènes urbaines témoignent de la vitalité créative du pays.
Mais que reste-t-il, dans l’imaginaire des nouvelles générations, de ceux qui ont construit les premiers espaces de reconnaissance de cette créativité ?
La question n’est pas de reprocher aux jeunes leur méconnaissance éventuelle du passé. Elle est de comprendre pourquoi ce passé leur est si peu accessible.
Un adolescent ivoirien peut découvrir en quelques secondes une prestation télévisée américaine des années 1960. Il peut explorer des archives musicales britanniques ou retrouver les interviews historiques de grandes personnalités internationales.
Mais peut-il accéder avec la même facilité à l’histoire audiovisuelle de son propre pays ?
Peut-il regarder les premières émissions de Georges Taï Benson, retrouver les prestations qui ont marqué Variétoscope ou découvrir comment les premiers grands animateurs ivoiriens travaillaient ?
L’existence de certaines archives ne suffit pas. Encore faut-il qu’elles soient identifiées, préservées, restaurées et rendues accessibles au public.
PATRIMOINE & MÉMOIRE
À qui appartiennent les souvenirs télévisuels des Ivoiriens ?
Les émissions de Georges Taï Benson ne constituent pas seulement des archives de divertissement.
Elles peuvent aussi documenter l’évolution des danses, des langues, des vêtements, des quartiers, des aspirations et des transformations sociales de la Côte d’Ivoire. Leur préservation relève autant de l’histoire culturelle que de l’histoire des médias.
Et si son plus grand héritage était encore enfermé dans des bandes magnétiques ?
On pourrait imaginer un hommage à Georges Taï Benson qui dépasse les cérémonies, les distinctions et les témoignages.
Un projet national consacré à la mémoire audiovisuelle ivoirienne.
Non pas un simple documentaire retraçant la carrière du présentateur, mais une véritable entreprise de conservation, de recherche et de transmission.
La RTI, les institutions culturelles, les universités et les professionnels du patrimoine audiovisuel pourraient entreprendre un inventaire des émissions historiques, identifier les enregistrements encore disponibles et déterminer les conditions techniques et juridiques de leur numérisation.
Les archives de Variétoscope constitueraient un point de départ particulièrement pertinent.
Elles pourraient permettre de raconter l’évolution des expressions musicales ivoiriennes, de retrouver des artistes oubliés et de documenter les premiers pas de personnalités qui ont ensuite marqué l’histoire culturelle nationale.
Un tel projet pourrait également donner naissance à une plateforme numérique consacrée aux grandes heures de la télévision ivoirienne.
Les jeunes créateurs pourraient y puiser des références, les chercheurs y trouver des matériaux historiques et les familles retrouver des fragments de leur propre histoire.
Un dernier message que la Côte d’Ivoire devrait entendre
Georges Taï Benson avait une formule qui résumait sa philosophie de la reconnaissance : il voulait recevoir ses hommages de son vivant, et non après sa mort.
Cette réflexion prend aujourd’hui une résonance particulière.
Combien de pionniers de la télévision ivoirienne disposent d’archives personnelles qui pourraient disparaître avec eux ? Combien de réalisateurs, de cadreurs, de monteurs, de musiciens et de techniciens ayant participé aux premières décennies de la RTI ont-ils pu transmettre leur expérience ?
L’histoire audiovisuelle ne se limite pas aux visages que les téléspectateurs reconnaissent. Elle appartient aussi à ces professionnels qui, derrière les caméras, ont fabriqué les images d’une époque.
La disparition de Georges Taï Benson pourrait être l’occasion de recueillir leurs témoignages avant qu’il ne soit trop tard.
Le dernier générique
Un jour, dans quelques décennies, un enfant ivoirien demandera peut-être à ses parents qui était Georges Taï Benson.
On lui répondra qu’il était un grand animateur, qu’il présentait Variétoscope, qu’il avait contribué à révéler des artistes et qu’il avait accompagné l’âge d’or de la télévision ivoirienne.
Mais ce serait lui raconter seulement une partie de l’histoire.
Il faudrait aussi lui expliquer qu’à une époque où la Côte d’Ivoire construisait son identité moderne, un homme avait compris que les images pouvaient rapprocher les régions, les générations et les cultures.
Qu’il avait contribué à donner aux talents locaux une scène nationale.
Et qu’avant les influenceurs, les plateformes numériques et les millions de vues, il existait déjà une forme de célébrité qui se construisait dans le salon des familles ivoiriennes.
Georges Taï Benson est mort.
Ses émissions, elles, pourraient encore nous apprendre à regarder notre pays.
L’ESSENTIEL
La véritable question n’est pas de savoir combien de temps la Côte d’Ivoire se souviendra de lui.
C’est de savoir ce qu’elle fera de tout ce qu’il lui a laissé.
ABIDJANMAG · CULTURE & MÉMOIRE


































































