Une capture d’écran a suffi à relancer un débat crucial. Le journaliste et documentariste franco-ivoirien Serge Bilé a révélé les tarifs de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) français : entre 6 500 et 9 800 FCFA la seconde d’images. Un montant astronomique qui pose une question fondamentale : à quel prix les Africains peuvent-ils raconter leur propre histoire ?
L’essentiel
- Serge Bilé publie la grille tarifaire de l’INA pour l’utilisation d’archives audiovisuelles, sur la base de droits limités à la Côte d’Ivoire pour un an.
- Son film « Côte d’Ivoire 1966 » (55 minutes) est composé pour moitié d’images d’archives.
- Les images filmées en Afrique restent, pour l’essentiel, la propriété commerciale de l’INA à Paris.
- Derrière les chiffres, un enjeu de souveraineté culturelle et de transmission de la mémoire.
Une addition qui donne le vertige
Il y a quelques jours, Serge Bilé publiait sur ses réseaux sociaux un message édifiant accompagné d’un tableau tarifaire de l’INA, l’organisme public français chargé de conserver et de commercialiser les archives audiovisuelles.
Le constat dressé par le journaliste est aussi simple qu’implacable : raconter la mémoire africaine coûte une fortune aux réalisateurs du continent. Et pour cause, ces images dorment dans des serveurs à Paris et doivent être rachetées seconde par seconde pour espérer être diffusées en Afrique.
Son film « Côte d’Ivoire 1966 », consacré à des événements politiques marquants de cette année charnière, dure 55 minutes. Selon lui, la moitié du métrage est composée d’archives d’époque. Un rapide calcul sur la base des tarifs affichés porte la facture des seules images d’archives à plus de dix millions de francs CFA.
Serge Bilé, un passeur de mémoire engagé
Né le 26 juin 1960 à Agboville, Serge Bilé est une figure majeure du paysage médiatique et littéraire francophone. Diplômé de l’École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille après une maîtrise d’allemand, il fait ses armes à Radio Côte d’Ivoire et Ivoir’Soir avant d’intégrer France Télévisions. Pendant plus de vingt ans, il a été la voix emblématique du journal télévisé du soir sur Martinique Première.
En parallèle, il a bâti une œuvre littéraire et cinématographique impressionnante, dédiée à la mémoire noire, africaine et caribéenne :
- Auteur de plus de 30 ouvrages, dont le best-seller « Noirs dans les camps nazis » ainsi que les essais « Quand les Noirs avaient des esclaves blancs » et « La France et le blackface ».
- Réalisateur de documentaires primés, tels que « Les Boni de Guyane » (récompensé au Festival du film de Montréal), « Maurice, le saint noir » ou « Une journée dans la vie de Marie-Madeleine ».
- Prix national Bernard Dadié de la littérature, reçu en 2018.
Pour échapper aux contraintes de distribution classique, le documentariste a récemment lancé sa propre plateforme numérique, sergebile.info, afin de diffuser directement ses œuvres auprès du public. C’est précisément la viabilité de ce projet indépendant, et sa capacité à financer ces précieux droits d’archives, qu’il appelle à soutenir.
Ce que coûte réellement une minute d’Histoire
D’après le barème rendu public par Serge Bilé, portant sur des droits de diffusion restreints au seul territoire ivoirien pour une durée d’un an, les tarifs se décomposent ainsi :
| Type de contenu | Tarif par seconde (€) | Tarif par seconde (FCFA) | Minimum facturé | Coût d’un extrait minimum |
|---|---|---|---|---|
| Actualités télévisées (journaux de France 2 ou TF1 d’avant 1982) | ≈ 10 € | ≈ 6 550 FCFA | 30 secondes | près de 200 000 FCFA |
| Reportages TF1 | ≈ 10 € | ≈ 6 550 FCFA | 30 secondes | près de 200 000 FCFA |
| Programmes de flux | ≈ 13 € | ≈ 8 500 FCFA | n. c. | au moins 255 000 FCFA par séquence |
| Frais techniques (traitement des fichiers) | ≈ 50 € | ≈ 32 800 FCFA | n. c. | ajoutés à la facture |
Source : grille tarifaire de l’INA publiée par Serge Bilé. Conversions en FCFA telles qu’indiquées. n. c. : non communiqué.
Pour un documentaire nécessitant environ 30 minutes d’archives, la note s’élève rapidement à plus de dix millions de FCFA, avant même d’avoir rémunéré un monteur, écrit une ligne de commentaire ou tourné le moindre plan original.
« Côte d’Ivoire 1966 » : combien pour les seules archives ?
Film de 55 minutes, dont environ la moitié en archives, soit près de 27,5 minutes ou 1 650 secondes.
- À 6 550 FCFA la seconde : environ 10,8 millions de FCFA
- À 8 500 FCFA la seconde : environ 14 millions de FCFA
Estimation indicative fondée sur les tarifs publiés, hors frais techniques et hors minimums facturés par extrait.
Un contentieux historique non résolu
L’alerte lancée par Serge Bilé s’inscrit dans un débat historique plus vaste entre la France et ses anciennes colonies. Créé en 1975, l’INA conserve environ 3 millions d’heures d’archives, dont une part considérable a été filmée sur le sol africain avant et après les indépendances de 1960.
En 2010, lors du cinquantenaire des indépendances, la France avait symboliquement remis à treize États africains, dont la Côte d’Ivoire, des copies numérisées d’archives antérieures à 1960. Cependant, ces accords de rétrocession sont restés partiels : la majorité des fonds postérieurs aux indépendances et une grande partie des actualités restent la propriété commerciale de l’INA.
Archives audiovisuelles : les dates clés
- 1975Création de l’INA, qui conserve aujourd’hui environ 3 millions d’heures d’archives.
- 2010Cinquantenaire des indépendances : copies numérisées d’archives antérieures à 1960 remises symboliquement à treize États africains, dont la Côte d’Ivoire.
- 2018Rapport Sarr-Savoy sur la restitution des œuvres d’art africaines, qui relance le débat international.
- Aujourd’huiLa majorité des fonds postérieurs aux indépendances reste la propriété commerciale de l’INA.
Des cinéastes et chercheurs d’Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal, dénoncent régulièrement ce coût prohibitif. Alors que le débat international progresse sur la restitution des œuvres d’art africaines, le patrimoine audiovisuel demeure le grand oublié de ces réparations culturelles.
Un enjeu de souveraineté culturelle pour la Côte d’Ivoire
Au-delà de l’aspect financier, une interrogation de fond émerge : qui a les moyens de raconter l’histoire africaine ?
Les images de l’indépendance ivoirienne, des discours du président Félix Houphouët-Boigny ou des grands événements sportifs et culturels existent. Mais leur coût d’accès les rend inaccessibles pour la plupart des producteurs, télévisions locales, écoles ou chercheurs du continent.
Dans son film « Côte d’Ivoire 1966 », Serge Bilé retrace des épisodes majeurs de la jeune République : la crise du Sanwi, la visite historique du roi Pelé à Abidjan, les tensions politiques ou les débats autour de la double nationalité. Des pans entiers de notre mémoire collective qui risquent de rester invisibles ou de n’être racontés que par des diffuseurs étrangers à forte capacité financière.
En publiant cette grille tarifaire, Serge Bilé pose un acte citoyen et pédagogique. Il invite les Ivoiriens et les Africains à prendre conscience des obstacles qui pèsent sur la transmission de leur propre mémoire, et sur la nécessité d’encourager la création audiovisuelle indépendante sur le continent.
Soutenir la création audiovisuelle indépendante
Serge Bilé diffuse directement ses œuvres sur sa plateforme numérique.
Sources : publication de Serge Bilé sur ses réseaux sociaux (grille tarifaire de l’INA) ; informations compilées par la rédaction d’AbidjanMag.

































































