Abidjan, la nostalgie des années 1970 – 1990

Abidjan, la nostalgie des années 1970 – 1990

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Les années 1970-1990 étaient celles des deux décennies d’amour de cinéma. Dans la commune de Treichville, il y avait un bâtiment et toutes les annexes. C’était le Centre Culturel de Treichville avec sa salle de cinéma de deux niveaux. Près de 700 places assises, sans compter ceux qui payaient le demi-tarif pour suivre les films arrêtés. Oui, c’était la belle époque. Les doyens du quartier, à ces époques-là, ont connu des moments où les nuits d’Abidjan étaient animées par les projections de films dans les innombrables salles de cinéma de la capitale, Marcory, Adjamé, Yopougon, Port Bouët, etc, pour ne citer que ces communes.

Tous les quartiers d’Abidjan et même les villes de l’intérieur du pays avaient leurs salles de cinéma. Chaque soir, les cinéphiles venus de tous les recoins scrutaient les affiches pour voir les films à la une. Dans les années 70, c’était plus les films de karaté qui attiraient. Au quartier, les jeunes s’imposaient par les muscles. Car, les loubards et les plus forts dictaient leur loi. Alors, chacun venait rafraîchir son Kung- Fu en regardant les films de Bruce Lee, Takoshi Yamamoto, David Carradine… .

Au-delà des films de karaté, les westerns et les polars américains avaient le vent en poupe. Les longs métrages africains proches de la réalité quotidienne des Abidjanais attiraient aussi le public à l’image de Pétanqui. Le cinéma, il faut le dire, c’était le passe-temps favori des Ivoiriens. Chacun pouvait s’offrir une séance avec 500 FCFA pour les salles d’Abidjan et 200 FCFA à l’intérieur du pays. Les familles sortaient pour voir des films dans les grandes salles. Les salles de cinéma étaient aussi des lieux de petits commerces où des familles gagnaient leur vie en vendant, pour certains, des oranges, de la viande braisée, du pain ou des cigarettes.

Ce qui a précipité la chute
Les salles de cinéma, jadis fréquentées, se sont très vite vidées. Cela, par le fait des individus mal intentionnés qui y venaient à d’autres fins. Selon des avis recueillis çà et là, ces salles étaient devenues le repère des bandits et des voyous d’Abidjan qui venaient y fumer la drogue et régler leur compte à l’arme blanche. Du côté d’Adjamé, c’étaient plusieurs descentes musclées de la police qui venaient parfois libérer la salle Liberté de sa racaille. En effet, les loubards et autres ‘’Ziguéï’’ (caïds) d’Abidjan, réunis en clan, se donnaient rendez-vous dans les salles de cinéma pour se battre et ainsi troubler les projections. Les Ivoiriens aimaient le cinéma mais les salles de cinéma avaient de plus en plus, mauvaise presse. Le déclin du cinéma national associe très étroitement délinquance juvénile et salle de projection. L’entrée ne coutait rien et tout le monde pouvait y aller. La drogue, les bagarres et l’alcool sont venus ternir, pour de bon, la réputation de ces lieux de distraction ». Les salles de cinéma ont commencé à être moins fréquentées et les propriétaires ont décidé de les louer ou de les vendre à d’autres personnes. D’où la transformation des salles en des églises.

Quand l’église s’invite
Les années 90 sonnent le glas du cinéma ivoirien. On est en plein boom des missions évangéliques, l’église investit ces lieux peu orthodoxes. Si les baptistes pêchent dans les maquis, l’église universelle se donne pour objectif de rafler toutes les anciennes salles de cinéma. Cette mission a, à son actif, de nombreuses salles dont la très célèbre salle d’Adjamé Liberté. A Treichville, l’église Mission la Source a récupéré l’ancien Centre Culturel. Dans les quartiers, des églises plus modestes ont récupéré tous les vidéo-clubs. D’après des témoignages, les salles de cinéma et les vidéo-clubs étaient devenus des lieux de dépravation des mœurs. Et il était vraiment temps que ces endroits soient occupés par les églises pour les délivrer. C’est certainement cette raison qui a dû amener les propriétaires à ne pas hésiter à céder leurs maisons aux chrétiens pour en faire des églises. Le faisant, ils ont pensé à une source de bénédiction, un geste qui sauve plusieurs jeunes. Le constat qui se dégage, c’est que cette situation a porté un coup fatal à l’industrie cinématographique en Côte d’Ivoire. A telle enseigne qu’il n’y a plus de salles de projections, plus de productions, plus de projections, plus de cinéphiles (…). Mieux, l’industrie cinématographique ivoirienne est en veilleuse.

Nathalie Kassi ( 2011, le mandat )

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